Réunification familiale, l‘histoire d’Anderson 13 ans

Anderson 13 ans a disparu de chez lui durant 22 jours. De longues heures d’enquête, de recoupements d’informations et l’intervention de nombreux partenaires locaux de protection de l’enfance ont été nécessaires pour ramener l’enfant à sa mère.

Ouanaminthe- ville frontalière dans le département du Nord-est d’Haiti, un groupe d’enfants joue au football dans la cour de la maison d’accueil Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus chez les Sœurs de Saint-Jean l’Evangéliste, l’un d’entre-eux, Anderson, a disparu de chez lui depuis 22 jours. Dans quelques heures, il retrouvera sa famille.

Anderson  joue au football dans la cour de la maison d’accueil Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus chez les Sœurs de Saint-Jean l’Evangéliste à Ouanaminthe. © IOM/JulieHarlet2018Il n’en a aucune idée pour le moment et continue de jouer au football et guide ses coéquipiers vers le but. « Je suis le capitaine de l’équipe. Je suis passionné de football. Barcelone est mon équipe préférée » explique l’enfant de 13 ans en souriant et en replaçant sa casquette sur la tête.

Anderson, est arrivé chez Les Sœurs il y a 10 jours. C’est un agent de l’IBESR- Institut du Bien Etre Social  et de Recherches- qui l’a intercepté sur le pont frontalier qui relie la ville Haïtienne de Ouanaminthe a Dajabon en Republique dominicaine. L’enfant n’avait ni papier, ni parents. «  Il dit qu’il habite dans la ville de Cap Haïtien avec sa tante et que celle-ci lui a donné 4000 gourdes Haïtiennes [1]pour payer un passeur. Il dit vouloir aller à Montecristi[2]. Il veut aller de l’autre cote de la frontière pour retrouver sa maman et retourner à l’école. Apparemment, il a déjà passé six mois là-bas avec sa mère», commence Michelot Difficile, agent de protection à l’OIM Ouanaminthe.

Les indices pour réunifier l’enfant à sa famille sont maigres. Anderson ne précise pas de numéro de téléphone, il ne donne pas une adresse exacte ni au Cap Haïtien chez sa tante, ni à Montecristi chez sa mère. Son histoire est décousue, les détails diffèrent à mesure qu’il raconte son parcours.

Anderson a pris place dans le véhicule de l’OIM entouré de Michelot Difficile, agent de protection de l’OIM, de Bertil Jocelyn agent de protection à l’IBESR et d’Emmanuelle Madje, psychologue à l’IBESR.

Anderson entouré de Michelot Difficile, agent de protection de l’OIM, de Bertil Jocelyn agent de protection à l’IBESR © IOM/JulieHarlet2018En chemin vers la ville du Cap Haïtien, petit à petit, avec patience et bienveillance, les agents de protection de l’OIM et de l’IBESR démêlent les incohérences, retrouvent le fil de l’histoire, et se rendent compte que l’enfant est confus et perdu dans ses mensonges.

« Beaucoup de migrants n’ont hélas pas conscience des risques qu’ils encourent lorsqu’ils voyagent en situation irrégulière, principalement les mineurs»

C’est à l’ancienne école du jeune garçon que le premier indice tangible sera trouvé. Un professeur de l’Institution St Pierre Formation de Cap-Haïtien reconnait Anderson. Et nous indique l’endroit où sa maman avait l’habitude de tenir son petit commerce. A quelques rues de l’école,  Rosita Augustin, vendeuse de pistaches reconnait l’enfant. « Anderson ! Te voilà enfin ! Je le connais bien ce petit. Je suis une amie de sa maman, je vais vous emmener chez lui», lance-t-elle.

Après vingt minutes de route vers le haut de la ville du  Cap Haïtien dans un endroit dit « La boule », Anderson retrouve sa mère, Mireille.

Au coin de la rue 14L pour trouver un indice là où la maman d’Anderson avait ses habitudes © IOM/JulieHarlet2018Soulagée, celle-ci nous explique que son fils a disparu depuis 22 jours, qu’il s’est enfui de la maison après une dispute. Mireille est vendeuse au Cap. Elle a belle et bien vécu et travaillé en République dominicaine, à Santiago et est de retour en Haiti depuis six mois. « J’ai travaillé à Santiago durant un an et demi mais Anderson n’est jamais venu. Il ne m’a jamais accompagné. C’est sa tante qui veillait sur lui et sur ses frères et sœurs durant mon séjour. J’ai trois enfants et je les élève seule. Leur papa n’est pas présent. Je suis partie pour gagner assez d’argent que pour nourrir ma famille et payer pour les frais scolaire. C’est ma sœur qui s’occupait des enfants durant mon absence. »

Emmanuelle, la psychologue de l’IBESR s’entretient avec la famille et tente de rétablir le lien fragile  qui unit la mère et l’enfant. « L’adolescence est une période instable où les enfants et les parents doivent se réajuster. L’absence d’une figure paternelle dans ce cas-ci n’aide pas. Vous pouvez certainement trouver une personne dans votre entourage pour vous aider ou vous seconder », explique Emmanuelle à la mère d’Anderson. Un suivi de réunification sera effectué par l’IBESR et / ou les Sœurs de Saint Jean pour évaluer la situation et prévenir une autre fugue.

Avant de partir, les agents de protection effectuent une séance de sensibilisation aux risques liés à la migration irrégulière. Tous les membres de la famille et ceux du voisinage qui, par curiosité,  sont venus assister à la réunification écoutent.

Emmanuelle Madje, psychologue à l’IBESR écoute Anderson.© IOM/JulieHarlet2018« Beaucoup de migrants n’ont hélas pas conscience des risques qu’ils encourent lorsqu’ils voyagent en situation irrégulière, principalement les mineurs. Trop régulièrement sur le point de Ouanaminthe, nous rencontrons des cas d’enfants qui ont été violentés, parfois blessés ou qui ont été exploités en République Dominicaine, notamment à des fins sexuelles. Les mineurs sont des proies faciles pour les trafiquants et l’OIM, conjointement avec l’IBESR effectue un travail quotidien de prévention et de sensibilisation afin de les empêcher de traverser sans documentation et non accompagnés d’un parent. Lorsque des ENA sont identifiés, ils sont alors référés au centre des Sœurs Saint Jean puis l’OIM appui l’IBESR pour les réunifier avec leur famille ou pour les placer dans des orphelinats lorsqu’ils n’ont plus de parent », précise Olivier Tenes, Représentant de l’OIM à Ouanaminthe. 

Depuis avril 2016 et le démarrage du projet « Aide aux enfants et femmes vulnérables dans les régions frontalières en Haiti » finance par le Gouvernement du Canada, 74  enfants ont été  réunifiés avec leurs familles ou placés dans un orphelinat.

 

Anderson de retour dans son foyer, pose avec sa maman © IOM/JulieHarlet2018L’histoire qu’Anderson a racontée, celle d’un migrant non documenté qui traverse la frontière avec l’aide d’un passeur est une réalité pour de nombreux migrants hommes, femmes, enfants.  Certains veulent retrouver un membre de leur famille, d’autres souhaitent tenter leur chance de l’autre cote de la frontière en espérant une vie meilleure, d’autres encore travaillent là-bas et envoie une part substantielle de leur revenu aux membres de la famille restés en Haiti.

Selon la première enquête nationale sur les immigrants en République Dominicaine, 458 233 Haïtiens vivent en République Dominicaine. Ils représentent 87,3 % de tous les migrants vivants dans le pays.  On estime que 100 000 haïtiens traversent la frontière chaque semaine sans aucune documentation.

 

Julie Harlet, OIM Haïti

 

 

[1]  4000 Htg = 60 USD

[2] San Fernando de Montecristi est une petite ville côtière au nord de la République dominicaine située à 40 minutes de Ouanaminthe.

Anderson 13 ans a disparu de chez lui durant 22 jours. De longues heures d’enquête, de recoupements d’informations et l’intervention de nombreux partenaires locaux de protection de l’enfance ont été nécessaires pour ramener l’enfant à sa mère.