Fadette, une commerçante forte et autonome

A Mont Organisé, une zone rurale dans le Nord Est d’Haïti à la frontière de la République Dominicaine, Fadette fait partie des 469 femmes migrantes bénéficiaires d’une Activité Génératrice de Revenus et d’une formation professionnelle d’aide à la création de petites entreprises à travers des microprojets générateurs de revenus grâce à un projet financé par le Canada et mis en œuvre par l’OIM et son partenaire CAPAC. Patisipasyon fanm=Ayiti djanm[1]!

Fadette est fière de montrer à Ismaël Joseph, coordonnateur de CAPAC, Centre d’Animation Paysanne et d’Action Communautaire pour le Nord Est d’Haïti le carnet de comptes de sa boutique.« Ma vie a basculé il y a à peu près un an. Lorsque j’ai été déportée pour la seconde fois. J’étais femme de ménage à Santo Domingo, la capitale de la République Dominicaine durant 4 ans. J’ai été déportée avec deux de mes enfants. Un bus nous a emmenés de Santo Domingo vers Elias Pina. Je me suis fait voler mon argent. Après avoir passé  une nuit en centre de détention avec mes enfants, nous avons été reconduits au point frontalier d’Elias Pina-Belladère. Là-bas, j’ai dû emprunter de l’argent et revenir jusqu’ici à Mont- Organisé[2] pour retrouver mon mari et mes deux autres enfants. Heureusement, nous sommes arrivés ici sains et saufs », commence Fadette Mertilin.

L’histoire de Fadette est commune à de nombreuses femmes migrantes en situation irrégulière. Sans travail, mère de 4 enfants, un époux agriculteur qui ne gagne pas assez d’argent pour à la fois nourrir la famille et payer les frais scolaire des enfants, sans document d’identité ni passeport, elle a traversé la frontière avec deux de ses enfants pour trouver un travail et ainsi apporter une contribution essentielle à la subsistance et à la reconstruction de sa famille. De nombreuses femmes comme Fadette traversent la frontière, s’établissent en République Dominicaine et renvoient chez elles, au pays, une part importante de leur revenu gagné à l’étranger.

Encourager l’autonomisation des migrantes et renforcer leurs capacités

Fadette vend des oignonsUn an après son retour, Fadette nous accueille dans son magasin, le sourire aux lèvres.

Sa boutique qu’elle a appelée «  L’éternel est mon berger » est bien achalandée. Il y a quelques mois, Fadette a été intégrée au programme AGR (Activité Génératrice de Revenus) et fait partie des 469 femmes migrantes qui ont déjà reçu une formation professionnelle d’aide à la création de petites entreprises à travers des microprojets générateurs de revenus. Il y a un mois, elle a reçu son kit de démarrage : un sac de riz de 25kgs, un sac de pois de 12.50kgs, un sac de sucre de 25kgs, un sac de maïs de 25kgs, un sac de farine de 25kgs, un bidon d'huile de 10l, une caisse de harengs, une caisse de bouillon-cube de poulet, une caisse de lait, du beurre, des paquets de spaghetti, des boîtes de conserve de concentré de tomates,  5 kg d’ail. Depuis, Fadette a déjà bien diversifié ses marchandises.

« Si tu as gagné dix gourdes, il ne faut pas en manger 15 »

 

Fadette Mertilin dans sa boutique à Mont OrganiséArmées de suffisamment de connaissances et d’outils pour bien gérer son petit commerce, coachées, Fadette et les autres migrantes bénéficiaires de cette activité entreprennent avec plus de professionnalisme et de confiance en elles.

« J’aime ce métier de commerçante. C’est une grande première pour moi. Je n’avais jamais été marchande de ma vie. Mon magasin est à coté de ma maison. C’est très pratique», sourit-elle en vendant des oignons et de la pâte de tomates à un client de passage. « Le secret d’une bonne commerçante, c’est de savoir parler aux gens, bien connaître le prix de ses articles, de ne pas mélanger son argent et ne pas faire crédit.  Il faut également veiller à ne pas manger ses bénéfices. Si tu as gagné dix gourdes[3], il ne faut pas en manger 15. C’est ce que j’ai appris à la formation», poursuit-elle, en comptant son argent.

La nouvelle activité de Fadette lui assure un revenu plus régulier. Elle vend 300 à 400 gourdes de marchandises en moyenne par jour. Cela lui permet d’acheter d’autres produits, « Je privilégie ceux que mes clients apprécient particulièrement, comme les spaghettis, les pois, le savon, les vermicelles. Il est important de bien connaître les produits que la clientèle recherche », précise-t-elle.

Autonomisation financière mais aussi documentation et scolarisation

Fadette nous montre les certificats de naissance reçus, entourées de son époux Barthelemy, de Sageline 12 ans, Wilkinley 5 ans et Watson 4 ansDepuis le démarrage du projet intitulé « Aide aux enfants et femmes vulnérables dans les régions frontalières entre Haïti et le République Dominicaine » en mars 2016,  646  chefs de ménages vulnérables (469 femmes et 176 hommes), comme Fadette ont reçu une Activité Génératrice de Revenus grâce aux activités menées par le Centre d’Animation Paysanne et d’Action Communautaire-CAPAC ; 203 enfants ont repris le chemin de l’école en septembre dernier toujours avec l’appui de CAPAC et  2,073 personnes ont été documentées avec le partenaire de mise en œuvre Initiative Citoyenne pour les Droits de l’Homme- ICDH.

Ce travail sur la documentation est d’une importance cruciale pour la régularisation des migrants. Dans certaines zones rurales du pays,  obtenir un certificat de naissance ou un extrait des archives est un processus lent, coûteux et compliqué. L’OIM et son partenaire ICDH aident les populations frontalières à obtenir ce précieux sésame avec le support financier du Gouvernement du Canada.

 

Fadette et sa dernière née,  Lidraelle, 3 moisSans certificats de naissance, pas d’inscription à l’école, pas de carte d’identité, pas de mariage, pas de possibilité de se présenter à des élections locales ou nationales, pas de certificats de décès… Sans extraits des archives, impossible  également d’obtenir un passeport.

Au niveau des zones rurales frontalières, ne pas avoir de passeport rime avec traversées illégales, migration irrégulière et risque accru d’être victimes d’abus et d’exploitation, de traite des personnes, de vols et de violences. Les femmes et les enfants y sont particulièrement exposés.

Selon la première enquête nationale sur les immigrants en République Dominicaine, 458 233 Haïtiens vivent en République Dominicaine. Ils représentent 87,3 % de tous les migrants vivants dans le pays.  On estime que 100 000 haïtiens traversent la frontière chaque semaine sans aucune documentation.

L’OIM et son partenaire ICDH facilitent la première étape vers l’obtention d’une documentation légale, à savoir : l’obtention d’un certificat de naissance et d’un extrait des archives qui permettra aux bénéficiaires de faire une demande de passeport et de favoriser la migration régulière et documentée.

Fadette, son mari et quatre de ses enfants ont déjà obtenus leurs certificats de naissance.  Il faudra maintenant faire la demande d’un septième certificat de naissance, celui de la petite Lidraelle, 3 mois, dont le sourire illumine le magasin de sa maman.

 

Julie Harlet, OIM Haïti

 

[1] L’engagement des femmes pour une Haïti plus forte !

[2] Le trajet compte environ 300 km et entre 6 heures et 8 heures de route selon le transport emprunté.

[3] La Gourde Haïtienne est la devise d’Haïti- HTG. A l’heure où nous rédigeons ces lignes, 1USD= 64 HTG