Au cœur du mécanisme de protection des migrants venus de République dominicaine

L’OIM  et ses partenaires locaux ont installés des Centres de Ressources Frontaliers (CRF) sur les quatre points frontaliers officiels de Ouanaminthe, Belladère, Malpasse et d’Anse-à-Pîtres. En mettant en place des mécanismes de référencement, en facilitant  l'accès aux services sociaux de base, ces structure luttent contre la migration irrégulière et la traite de personnes et favorise une réintégration durable des migrants vulnérables en Haïti. Le dernier centre opérationnel a ouvert en mars 2018 à Ouanaminthe dans le département du Nord-est. Rencontre au cœur du mécanisme de protection des migrants venus de République Dominicaine. Lire +

 photo credit : Julie Harlet- OIM Haiti 2018« J’étais avec mon cousin dans la rue lorsque cela s’est passé. Des soldats dominicains nous ont arrêtés et nous ont demandé nos papiers d’identités et nos passeports. Comme nous n’en avions pas, ils nous ont fait monter dans un bus qui nous a ramené à la frontière », se souvient Chandlè, 14 ans. Le garçon vit à Mao, en République dominicaine depuis 11 ans.

Après trois jours passés en détention à Dajabón, du côté dominicain de la frontière, il a été pré-identifié comme migrant vulnérable par l’OIM République Dominicaine et orienté vers le Centre de Ressources frontalier à Ouanaminthe, en Haïti.

Lorsque Michelot Difficile, agent de protection de l’OIM en Haïti, accueille Chandlè, le garçon est épuisé. « Comme tout enfant non accompagné qui arrive au Centre, Chandlè a reçu un repas chaud de la part de la Croix-Rouge haïtienne, après qu’un agent local de la protection de l’IBESR l’a enregistré pour identifier ses vulnérabilités et contacté sa famille », a expliqué Michelot Difficile.

Les Centres de Ressources Frontaliers permettent l’enregistrement volontaire puis le référencement des migrants vulnérables vers les structures d’assistance (centres médicaux, centres d’hébergement et autres structures appropriées aux besoins identifiés).

Copyright Julie Harlet IOM HaitiGrâce à la collaboration avec l’Institut de Bien-Etre et de Recherches (IBESR) et l’Office National de la Migration (ONM), chaque CRF compte sur l’appui d’agents d’enregistrement formés dans la gestion des migrants vulnérables, y compris des enfants non-accompagnés ou séparés de leurs familles et les victimes de traite des personnes. Une fois enregistrés, les mineurs non-accompagnés, les femmes enceintes ou allaitantes, les blessés reçoivent une assistance adaptée à leurs besoins, des vêtements au GARR (Groupe d’Appui au Refugies et aux Rapatries), un hébergement au SJM-Service Jésuite aux Migrants ou chez les Sœurs Saint Jean.

Pendant que l’IBESR contactera la mère de Chandlè en République dominicaine et sa famille élargie en Haïti, Chandlè et ses compagnons de déportation séjourneront au Centre d’Accueil des Sœurs de Saint-Jean à Ouanaminthe. En attendant la voiture qui les emmènera au centre d’hébergement provisoire, les adolescents discutent sur les bancs du CRF, un verre d’eau à la main, protégés du bruit et de l’agitation de la ville frontalière en ce jour de marché binational.

« La grand-mère de Chandlè habite Trou du Nord, une ville située à une heure de route de Ouanaminthe  nous allons la contacter et examiner les options de réunifications familiales  », explique Nathalie, agent de protection IBESR. Ce matin, c’est elle qui tient la permanence au pour enregistrer les mineurs vulnérables à leur arrivée  au Centre de Ressource Frontalier de Ouanaminthe.

« Ces deux dernières semaines, on a eu 30 dossiers. Avant de compléter le formulaire, je prends le temps de m’entretenir avec eux et de les mettre en confiance », explique-t-elle en rangeant précieusement ce formulaire  qui ont été remplis pour Chandlè et ses deux compagnons de voyages.

C’est le moment que choisit Mavinslo, 7 ans,  pour faire son entrée dans l’espace enregistrement du CRF. Le petit bonhomme en chemise bleu marche d’un pas léger et sûr en serrant fort la main de l’agent de Police qui l’accompagne «  Il dit qu’il vient de Delmas 32 (un quartier de Port-au-Prince, la capitale d’Haiti, située à 300 km – entre 7 heures et 9 heures de route selon le transport emprunté) » murmure la policière avec douceur. L’agent POLIFRONT donne quelques détails sur l’interpellation,  caresse la tête de l’enfant et retourne à son poste sur le pont frontalier, où la police frontalière,  l’OIM, le SJM, et  l’IBESR  empêchent le passage d’adultes avec des enfants sans document d’identité.

C’est Nathalie qui prend le relais pour l’enregistrement, elle assied l’enfant près d’elle et sort le formulaire spécifique qui facilite l’enregistrement des tous-petits. Mavinslo, imperturbable boit de l’eau tranquillement et ne semble pas inquiet.

Depuis l’expiration en juin 2015 de la période d’enregistrement au Plan National de Régularisation des Etrangers (PNRE), l’OIM a enregistré plus de 230,000[1] migrants haïtiens dont 4,167 enfants présumés non-accompagnés ou séparés et 5 807 personnes à risque  d’apatridie qui sont revenus ou ont été déportés en Haïti. Ces chiffres témoignent de l’importance des besoins d’assistance et de réintégration sur toute la zone frontalière, principalement des femmes et des enfants. Les migrants arrivent dans des conditions précaires : sans aucune ressource, séparés de leurs familles, sous alimentés, épuisés, sans moyen de communiquer avec leurs proches, exposés aux violations des droits de l'homme par les passeurs et/ou victimes de la traite des personnes. 

Les Centres de Ressources Frontaliers représentent la première structure étatique qui assure sur les quatre points frontaliers officiels, un retour digne et sécuritaire des migrants haïtiens vulnérables  comme Chandlè, Mavinslo et bien d’autres, dans leur pays d’origine.  Les quatre centres ont permis d’enregistrer, d’accueillir et d’orienter 287 migrants en détresse en 2018 (135 femmes et 152 hommes)[2]

A Ouanaminthe, le CRF permet également une action intégrée avec la POLIFRONT, la police haïtienne des frontières. Cette unité spéciale créée par la Police nationale haïtienne en 2014 a débuté ses opérations en janvier 2018 en déployant 91 officiers de police spécialisés formés à la sécurisation des frontières séparant les villes d’Ouanaminthe et de Dajabón.

« L’OIM prône une migration digne et sécuritaire et une gestion intégrée, sécurisée et efficace de la frontière. Cette approche est aujourd’hui matérialisée à Ouanaminthe avec l’assistance proposée aux migrants vulnérables dans le CRF, inauguré le 12 mars 2018 ; et grâce à la sécurisation de la frontière et de la lutte contre les trafics assurées par la présence de la POLIFRONT, déployée depuis le 10 janvier 2018. L’OIM espère ces deux composantes essentielles à la gestion d’une frontière internationale seront bientôt complétées par la mise en application du carnet frontalier», précise Fabien Sambussy, Chef de Mission de l’OIM en Haïti.  

Un peu plus tard dans la journée, lorsque nous nous rendons au centre des Sœurs de Saint Jean , Mavinslo nous salue un ballon à la main. Il rit aux éclats et s’amuse avec les autres petits pensionnaires provisoires des Sœurs.

Chandlè est également présent, la mine plus apaisée que lorsque nous l’avons rencontré ce matin,  « je suis content d’avoir trouvé un lieu sûr pour me reposer. J’ai un lit, les Sœurs m’ont donné des vêtements et de la nourriture et j’ai des amis pour jouer », confie-t-il dans un espagnol parfait. « Je suis rassuré que ma famille sache où je suis. J’ai eu tellement peur. Je veux juste rentrer chez moi pour voir ma mère et retourner à l’école. »

Julie Harlet, IOM Haiti

 

[1]  La source de ce chiffre est le dernier rapport “Border Monitoring Sitrep, tracking returnees from the Dominican Republic’’ du 28 Septembre 2018. Ce nombre n’est pas actualises car les activités de Border Monitoring de l’OIM ont été fermées par manque de financement. Ce dernier rapport est consultable ici ; http://haiti.iom.int/sites/default/files/documents_files/2017-09-28-%20IOM%20DTM%20Border%20Monitoring%20-%20Situation%20Report%20.pdf

[2] Sitrep du projet, ’’Aide aux enfants et femmes vulnérables dans les régions frontalières en Haïti’’, Janvier 2018.